Voici donc la deuxième partie de l’interview donnée à Félix Seremes (Flexi’Studio) fin 2018 dans mon studio de Versailles

 

Le premier volet de cet entretien ici

 

 

F.S. Et en parlant des artistes, il te faut aussi de la psychologie pour savoir gérer les susceptibilités?!

P.J. Ah oui, c’est énorme ! J’ai coutume de dire que ce métier est en fait appuyé sur trois piliers que sont: L’ artistique bien sûr, mais aussi la technique (parce qu’il faut être amusé par les beaux jouets, sinon c’est dommage !) et le troisième qui est un pilier commercial et psychologique et d’interface avec les gens. Aujourd’hui, je pense que la communication est devenue prépondérante. Actuellement, quelqu’un qui travaille bien, sans plus, mais qui communique de manière performante a plus de chance de réussir qu’un surdoué complètement autiste et isolé dans sa bulle.

La relation à l’autre reste fondamentale. D’abord, parce que ces lieux sont petits, on partage de l’espace. Et puis, quand on porte un projet artistique, on est par définition très impliqué dedans. C’est un acte très intime et profond. Donc quand on partage cela, il faut garder la conscience du lieu, du moment et savoir ce qu’on peut faire ou pas. Et de temps en temps, quand il y a erreur, c’est généralement une belle erreur ! (sourire !)

F.S. Des erreurs qui permettent peut-être de progresser ?

P.J. Oui bien sûr, il faut apprendre de ses erreurs en évitant de trop les refaire, parce-que c’est quelque chose qui peut avoir des conséquences. C’est à dire, qu’une séance peut d’un seul coup changer complètement de climat, d’ambiance parce que l’on a mis les pieds dans le plat et que l’on ne s’en est pas forcément rendu compte.

F.S. Cela demande donc une attention de tous les instants?

P.J. Oui, il importe d’être très attentif, vigilant et bienveillant. Savoir quand laisser faire, quand reprendre les rênes. Si on est au sein d’une équipe nombreuse dans laquelle les rôles sont dispatchés et définis, c’est plus facile puisque notre terrain de jeux est plus cerné. Aujourd’hui, on est de plus en plus dans des productions artisanales et dans lesquelles on dépasse un peu notre rôle, mais il faut savoir où on est attendu et où on ne l’est pas.

F.S. Avec quel matériel as-tu débuté?

P.J. En fait, il y a des références qui ont survécu et qui encore aujourd’hui disent quelque chose aux gens, mais il y en a d’autres qui ont totalement disparu.

Mon premier magnétophone était un Revox 2 pistes ; mon premier multipiste était un Tascam (qui s’appelait Teac à l’époque et qui était un 4 pistes); Puis, j’ai eu un 8 pistes, ensuite bien sûr, un 16 et un 24 !

 

Concernant les consoles, les premières étaient un peu improbables jusqu’à ce que j’ai pu avoir une Plus XXX qui était mon rêve d’absolu et que je me suis finalement offert dans mon studio. Mes micros étaient tout simples, puis j’ai été vers l’achat de deux 451 AKG qui représentaient un must dans la gamme des micros statiques abordables. Progressivement, j’ai fini par m’offrir évidemment des Neumann et d’autres marques prestigieuses.

A cette époque, on était obligé de se battre un peu contre le matériel… beaucoup de souffle et de distorsion ; les consoles n’avaient pas du tout la dynamique d’aujourd’hui et on était toujours obligés d’optimiser ce qu’on faisait et c’est quelque chose qui même aujourd’hui sur du très gros matériel, a subsisté dans ma méthode. Par exemple, je vais toujours être attentif à ce que ça génère comme bruit. Ainsi on reste exigeant avec le matériel et finalement je me dis que j’ai eu de la chance d’être à la croisée de ces technologies quand il fallait encore être en « recherche de vitesse » sur le matériel. Alors qu’aujourd’hui, si on arrive sur une console SSL 9000, une grosse Neve ou sur une Euphonix comme celle-ci, on ouvre et c’est prêt à l’emploi, ça ne souffle pas ! On pourrait parfaitement faire l’économie de la méthode, mais  voilà, c’est une espèce d’état d’esprit perfectionniste que j’aime bien conserver.

F.S. Ici, pour ton studio, quel a été ton choix de matériel?

P.J. Pour la console, j’ai choisi une Euphonix CS qui est numérique dans son interface mais qui reste analogique dans son audio. C’est à dire que l’audio n’est pas dans la console. Il est déporté dans une autre pièce du studio et ici, on a que la commande. J’ai donc à la fois les avantages du numérique et ceux de l’analogique. Ainsi, je peux rappeler un état de console instantanément sans toucher à un seul potentiomètre ou encodeur, mais j’ai le gros son analogique. Concernant la sommation de l’Euphonix, ses qualités audio sont assez proches des deux autres gros standards que sont SSL ou Neve. Les préamplis et l’égalisation sont incroyables!

C’est une console qui a une ergonomie particulière. D’ailleurs, je me rappelle très bien que chacun des deux artistes qui composaient le groupe Deep Forest avait une petite Euphonix dans son studio. Il a fallu que je m’y fasse. Au début, c’était une purge et je me suis arraché les cheveux parce qu’elle n’est pas du tout faite comme les consoles conventionnelles! Elle a vraiment une architecture qui lui est propre mais quand on finit par mettre les mains dans le cambouis, on s’aperçoit qu’on voudrait que toutes les consoles soient faites comme ça. Après, je me suis complètement attaché à son ensemble « patte sonore et ergonomie » et du coup j’ai naturellement voulu acheter une Euphonix pour équiper mon studio personnel.

Ça complète merveilleusement bien le logiciel (DAW) que j’utilise qui est Sequoia de MAGIX. Pour ceux qui ne connaissent pas Sequoia, c’est un peu le grand frère du logiciel Samplitude.

Il est confidentiel en France mais beaucoup plus connu en Allemagne et aux États-Unis. Par exemple, Bob Katz (célèbre ingénieur de mastering) ne travaille que sur Sequoia tout comme les fameux studios Sterling Sound qui sont équipés de ce logiciel. C’est un soft qui permet de tout faire. Beaucoup de gens le choisissent à l’étape du mastering parce qu’il a des qualités que d’autres n’ont pas pour ce dernier stade du travail. (à noter : Radio France vient de le choisir pour équiper toutes ses nouvelles cellules de production !)

Il induit aussi une méthode qui est très addictive. Je travaille aussi beaucoup sur Pro-tools (qui est le standard qu’il faut connaître), mais honnêtement quand je dois m’immerger dans un projet, je fais une sauvegarde dans un format transposable (en OMF ou AAF) et je réouvre dans Sequoia pour approfondir.

Ensuite, j’ai conservé un certain nombre de périphérique à haute valeur ajoutée. J’ai encore 4 tranches de SSL série E.

A une période, je  collectionnais vraiment les équipements: j’avais 12 tranches de Neve et plusieurs tranches SSL; je me suis un peu calmé… J’ai toujours les gros compresseurs- limiteur que j’aime bien, à savoir un 1176 blackface et un LA2A; un Focusrite que j’avais en fait acquis à une période où l’on m’avait un peu obligé à enregistrer des voix avec des SM7 (parce que l’artiste ne voulait pas travailler sur autre chose). Donc, j’avais intérêt à avoir un préampli sur lequel je puisse régler l’impédance pour vraiment tirer parti des micros que j’utilisais. Et puis finalement, j’ai gardé.  De plus, il fait boîte de direct donc quand je fais une guitare acoustique ici et que je veux la faire en DI, j’utilise la Focusrite et ça fonctionne très bien.


J’ai un Manley Massive Passive, un Pultec qui est inégalable sur le bas qu’il apporte, j’ai un Avalon 2055 pour l’équalisation des extrêmes et j’ai un Neve 33609 comme compresseur de fin de chaîne; j’ai aussi un Eventide, j’ai une 480, j’ai deux PCM Lexicon que j’aime bien et une TC Electronic Système 6000 MkII full option.

F.S. On sent que tu as pris le temps de choisir tes outils?

P.J. Oui et ils viennent souvent d’endroits que j’ai beaucoup fréquenté ! J’en ai beaucoup racheté à des studios qui fermaient et dans lesquelles j’ai souvent été. On s’attache forcément aux outils qu’on finit par bien maîtriser et donc automatiquement on a envie de les avoir autour de soi. Toutefois, c’est un studio qui par exemple aurait du mal à être proposé à un ingénieur freelance parce que mes choix restent très personnels.

Il y a bien sûr des gens qui travaillent ici avec plaisir. J’ai alors l’apport du Mac avec Logic, un Protools, une UAD et les plugs parce que je veux pouvoir aussi recevoir des projets externes puis travailler avec les gens qui ont ce genre de plateforme. Et puis, j’aime bien l’idée de me challenger un peu et de me servir d’autres outils de temps en temps.

F.S. En parallèle de tes outils analogiques, comment fonctionne tu avec les plugins ? Quels sont tes choix de plugins ?

P.J. C’est vraiment des coups de cœur. Il serait fastidieux de tous les énumérer car j’en ai beaucoup. Mais j’ai une gestion particulière en utilisant environ 50 plugins de manière récurrente, (j’en ai beaucoup plus en magasin). En fait, je m’interdis d’aller chercher des effets que je ne maîtrise pas totalement et de les mettre dans le circuit d’une production. Je pars du principe qu’il y a toujours un moment de recherche personnel sur un nouvel effet et de temps en temps, je débloque une demi-journée durant laquelle je vais tester ce que je viens d’acquérir ou que j’ai pris en période d’essai.

Pour résumer, je suis globalement assez fan de ce que propose Slate Digital avec toute leur suite que l’on peut louer. Il y a quelques Waves que j’apprécie. J’aime beaucoup les Nomad Factory, j’ai quelques Fabfilter de dernière génération. J’ai du Sonnox que j’aime beaucoup en design de transitoires, beaucoup de Plug-In Alliance BX pour leur gestion du M/S. Les plugins internes de Sequoia sont extrêmement puissants.

De temps en temps, je vais chercher les émulations des machines que je connais bien pour faire des comparaisons. Pour la 480, j’ai tous les plugins qui ont imité cette réverbe que j’adore ! Quand je fais des projets dans la boîte et que je ne peux pas sortir ma réverbe, j’ai même soigneusement réalisé les empreintes de ma propre machine pour les mettre dans les moteurs de convolution. Et puis j’ai fini par acheter la LX 480 Relab, celle que distribuait Slate à un moment et qui est la plus proche avec la même ergonomie de télécommande.

Après comparaison, il arrive même que le plugin gagne! Par exemple, j’avais une EMT 245 que j’adorais et un jour on m’a conseillé d’aller tester le plugin PSP qui imite la 245. Elle l’imitait tellement bien que j’ai revendu mon EMT 245 « en dur »!

F.S. C’était tellement bluffant et devant l’évidence, le choix s’impose ?!

P.J. Absolument. Il faut bien reconnaître que c’est la tendance. C’est à dire que l’écart diminue et c’est de plus en plus proche des versions analogiques. S’agissant des EMT digitales, elles souffraient surtout du manque de résolution à l’époque. Mais c’était très musical. D’ailleurs, sur la 480, je connais des gens qui se sont offert l’option carte Pcm qui permettait de la relier en numérique mais elle perd alors toute son identité. Ainsi, ces vieux convertisseurs très imparfaits avaient un vrai caractère musical et s’avéraient indispensables.

La suite de cette entrevue sera rapidement publiée

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